« du Carl André en miettes » pérora en français à voix haute et de façon arrogante l’hurluberlu (de nationalité française sans aucun doute) empli de frustration qui voulait faire entendre et faire savoir sa grande incompétence pour envisager de comprendre ou simplement de regarder plus de deux secondes le travail exposé ici. Un travail au sol certes mais à la différence d’une sculpture de Carl André, il aurait été plus qu’inconvenant et stupide d’y marcher dessus. De toute manière l’œuvre était sous la surveillance plus qu’attentive de Nicoletta (voir photo logo de la présentation de l’article) la gardienne des lieux chargée de veiller à la bonne tenue de la sculpture.
Nous sommes à Venise à la Punta della Dogana Pinault Collection pour l’exposition Luogo e Segni (lieux et signes) organisée par les deux commissaires de l’exposition Mouna Mekouar et Martin Bethenod, et sommes devant Days of Inertia (jours d’inertie) travail de l’artiste suédoise Nina Canell. Comme le signale très justement la brochure disponible à l’entrée de l’exposition le travail de l’artiste en question «  joue avec les limites du perceptible. Days of Inertia est composé de nombreux fragments de grès recouverts d’autant de flaques d’eau qui semblent mystérieusement immobiles, comme suspendues. Un vernis hydrophobe apposé sur le tranchant de chaque fragment crée une frontière invisible qui empêche l’eau, versée délicatement chaque jour, de s’écouler. L’installation de cet « archipel » liquide, délicat et éphémère, dans une salle fortement caractérisée par la présence de l’eau instaure une relation poétique subtile avec l’environnement architectural. » C’est là que la présence de Nicoletta prend tout son sens. Surveillante émérite de cette institution, elle dit l’honneur de travailler pour une des plus grandes collections d’art au monde… Un grand moment d’ailleurs que de s’entretenir avec Nicoletta sur son travail et sur le rôle pointilleux qu’elle joue pour le « bon » fonctionnement des œuvres exposées. Pour l’œuvre de l’artiste Nina Canell, armée de sa pipette d’eau distillée, Nicoletta vérifie toutes les trois heures les niveaux d’eau sur les plaques de grès installées au sol et rééquilibre irrémédiablement et délicatement le volume d’eau évaporé tout le long du jour sur les plaques de grès.
Encore une fois (voir l’article ici sur courte-line 58ième Biennale de Venise, tant de temps) la gestion et l’entretien de l’œuvre (au sens large) sont des éléments à ne pas ignorer quand on parle d’une œuvre, sinon on reste dans le chichi pimpon académique premier degré de ce qu’a voulu dire/faire l’artiste et pourquoi et comment tra la la !  J’insistais dans cet article sur le fait que ces personnels de service font, qu’on le veuille ou non, partie intégrante de l’œuvre. Parce que bon, les œuvres n’existent pas toutes seules. Du producteur (l’artiste) au consommateur (le public) la liste est longue pour énumérer tous les composants qui font que l’œuvre existe… Elle est le résultat d’une continuité de plusieurs facteurs qui s’agrègent les uns aux autres. Le hic c’est que le public, celui à qui l’œuvre est destinée, se situe à la fin de la chaîne. D’une certaine manière il n’a plus rien à faire, plus rien à dire. Il n’a plus qu’à se confronter/conformer au temps de l’œuvre qui est un temps très relatif, parce que généralement fixé à l’avance par les institutions. L’œuvre est donc un morceau de temps installé dans un espace donné. Finalement peu importe ce que raconte l’œuvre en soi, je crois que l’œuvre c’est le prétexte à faire exister un temps donné. Comment l’œuvre va se mouvoir dans le temps de son exposition, va-t-elle évoluer ? involuer ? se bonifier ? s’abimer ? résister ? Le fétichisme capitaliste ambiant veut qu’à tout prix l’œuvre soit et reste ce qu’elle est, fixée une fois pour toutes dans les cimaises d’un temps fictif, comme un objet/sujet intouchable-inoxydable-indémodable-indécrottable, pour conserver à n’importe quel prix l’état originel de l’œuvre. Mais si une œuvre n’est qu’un moment parmi d’autres , passé ce moment l’œuvre aura perdu de son sens premier, de son autorité, de sa légitimité. Ou sa légitimité ne sera plus que décorative. A l’artiste de faire preuve d’un tantinet d’intelligence pour jongler avec ces contraintes.
Face à ces différents problèmes la recrudescence de vidéos de travaux d’artistes dans les manifestations artistiques de longues durées ne sont pas à mon humble avis complètement naïves. Les images lumineuses projetées ne vieillissent pas et l’entretien des vidéos projecteurs est minime. Il faut savoir que la durée de vie d’une lampe pour vidéoprojecteur est en moyenne de 5 000 heures, et la durée de vie des LED et des lasers est beaucoup plus longue et peut atteindre 20.000 heures… Ces vidéoprojecteurs disposent d’une durée de vie quasi-illimitée, d’un allumage instantané et la stabilité de la colorimétrie. Une projection pour une Biennale d’une durée de 6 mois par exemple à raison de 8heures/jour, 6jours/semaine  nécessite 1152 heures de fonctionnement exactement en tout et pour tout !
De plus on notera un sérieux allègement des frais de transport des œuvres qui se réduisent à néant, idem pour l’entretien des œuvres, pour l’éclairage du lieu d’exposition (les vidéos sont projetées bien souvent dans le noir), pour les frais de gardiennage… Pourquoi donc se priver direz-vous ? Mais aucun artiste ne s’en prive, cher public, encore moins les institutions, pensez ! de plus vous pourrez vous prélasser les yeux mi-clos, et rêvasser à votre guise en oubliant le temps qui passe confortablement installés sur des coussins ou des sofas (je me souviens des sofas de cuir blancs lors de la projection The Clock, le loop de 24 heures de Christian Marclay en 2010). Vous pourrez alors, comme le dit fort bien Nicoletta, laisser au vestiaire vos pathologies incandescentes et vous laisser absorber par les images évanescentes des conflits esthétiques de tous poils généralement bien ficelés par des artistes vidéographes dument sélectionnés pour ces rendez-vous finalement populaires, mais qui s’en plaindrait ?

j.f. Yorobietchik

juillet 2019