Ce n’est pas Paris mais Genève qui met en scène l’exposition Pattern, Decoration  & Crime organisée par le MAMCO en collaboration avec le Consortium, témoignant ainsi de ce qui fait sens en matière de regard sur la peinture aujourd’hui.  A savoir tout un pan de la production américaine des années 70-80 auquel font écho certaines œuvres d’artistes de Supports/Surfaces que les Etats-Unis découvrent en ce moment même. Une période occultée par 4 décennies de suprématie minimaliste et conceptuelle.

Un siècle de Modernité a épuisé tout ce que la diatribe d’Adolph Loos contre l’ornement, légitime en 1908, avait de novateur, de révolutionnaire, en bref d’avant-garde. La rigueur formelle initiale, désormais modélisée a fini par produire ce qu’originellement la Modernité condamnait, à savoir un effet superficiel plutôt que structurel et conjoncturel plutôt qu’essentiel. C’est une des raisons pour laquelle ce contrepoint salutaire à l’austérité analytique fait l’effet d’une cure de jouvence et apparait, avec le recul, comme posant les prémices du post modernisme : retour à la peinture, retour de la figuration, recours à la narration, aux citations, au métier, mais aussi au populaire, à la bande dessinée, aux formes mineures, artisanales, féminines, entrainant une glorification du kitsch, de l’hétérogène, de la séduction et du sensible.

L’étonnant Blue Flounce (1974) de Robert Kushner, couvre-lit fixé par le sommet et flottant dans le bas comme une bannière ou un rideau, hommage aux fenêtres matissiennes tout autant que référence à Bed (1955) de Raushenberg ; les draps non tendus teints et fixés au mur par les coins de Sam Gilliam ; les assemblages inattendus d’Alan Shields mêlant sur la toile perles, morceaux de tissus, bois et cordes ou ceux de Betty Woodman combinant peinture et céramique; les peintures sculptures de Linda Benglis comme Sparkle IV (1972), bande d’aluminium et de plâtre peint nouée sur elle-même, probable allusion à la corde nouée par Bruce Nauman en 1967 (le nœud du singe de Viallat de 1970 ou les objets d’analyste de Valensi n’ayant pas traversé l’Atlantique à l’époque), figurent parmi les pièces accrochées sur les murs du MAMCO. Beau témoignage de formes, de techniques et de matériaux joyeusement mis en œuvres par les peintres qui exprimaient ainsi leur désir d’échapper aux catégories traditionnelles et aux pensées binaires, celles qui opposent le masculin au féminin, le minimalisme à l’expressionnisme, la sculpture à la peinture….

Reconsidérer ces œuvres en 2018 montre une fois de plus combien peu de moments échappent à l’Histoire et combien celle-ci aime à mesurer le présent à l’aune du passé, surtout lorsque le passé apparaît plus jeune, plus vigoureux, moins désabusé. Mais si les conservateurs et historiens s’amusent à ces retours en arrière faisant aussi le jeu du marché, les artistes actuels et à fortiori les peintres se sont affranchis de l’inscription dans une linéarité faite de propositions et de contre-propositions, d’avancées et de réactions. Enfin décomplexée, la jeune peinture tire de ces recherches un appétit, une esthétique du plus, voire du trop et surtout pas de l’économie et de la restriction. Elle aborde désormais tous les domaines, déborde toutes les définitions, se performe aussi, se contracte sur elle-même ou se déploie. Elle réactualise en permanence son vocabulaire, ses modes d’existence, assimile les autres mediums, réinvente chaque fois son propre espace et son propos. Plus que jamais pratique majeure en dépit des chroniques successives de ses morts annoncées, la peinture ne se laisse plus enfermer dans ses caractéristiques premières qu’elle n’a cessé de remettre en question pour en repousser les limites. Ceci au point que son statut est parfois plus le fait d’une revendication de l’artiste qui produit l’œuvre et la définit comme telle, s’auto définissant par la même occasion comme peintre, qu’il n’est relatif aux caractères spécifiques de l’œuvre. Mais qu’il soit question de pratique ou de posture, c’est à une évidente richesse et malléabilité de langage qu’elle doit sa longévité. Une aptitude à dire autre chose que les mots, à ne pas se réduire au « discours sur » des théoriciens de tous poils ni même au discours a priori plus légitime des peintres. Une facilité à produire un parler formel, non verbal plus proche du lieu d’origine et d’émergence de l’art car non mis à distance, ou mesurant par un va et vient spontané le chemin qui sépare l’intuition pure dans son surgissement premier de la conscience qui la transforme en idée.

Entre matière et image, profondeur et surface, plan, objet et espace, la peinture n’a plus rien à prouver. Elle revendique son entière liberté et n’a pas fini d’affirmer la richesse et la diversité de langage de ceux qui la font.

Claire Viallat

Décembre 2018