Les sculptures en bois polychrome et fendu de Andrzej Wrona.

C’est en 1995 dans une minuscule galerie de Saignon, petit village en éperon dans le Lubéron, que j’ai découvert les sculptures en bois polychrome (généralement fissuré) de cet artiste polonais.
J’ai d’abord eu l’impression qu’il s’agissait de grands jouets à hauteur d’homme. La galeriste Kamila Regent s’occupait de promouvoir l’art contemporain polonais en France. C’était l’époque où la Pologne venait de se libérer du joug soviétique.
Depuis Kamila a ouvert un vaste espace (chambre de séjour avec vue ), résidence d’artistes et d’écrivains dont le travail constitue les expositions temporaires. Les œuvres de Wrona restent le point fixe de la galerie.
La Gelsomina Polonaise occupe une place à part dans l’itinéraire d’Andrzej Wrona (né en 1959) puisqu’il s’agit d’un buste, plutôt rare dans la production de l’artiste qui privilégie les personnages en entier.
Dans les années 80/90 à contre-courant du minimalisme et de l’art conceptuel alors en vogue en Pologne, l’artiste commence un travail essentiellement figuratif. Ses sculptures en bois constituent un monde particulier, des personnages (des enfants surtout) et des animaux grandeur nature, ordinaires et simples, aux visages peu expressifs, totalement dénués de pathos. Il prend soin de laisser apparentes les traces laissées par son travail ou propres au matériau, coup de ciseau à bois, fêlures, etc. Ses œuvres sont peintes, suivant ainsi la technique traditionnelle développée au Moyen Âge de la sculpture en bois polychrome. Cette polychromie aux dominantes brunes qu’il a utilisée pour cette Gelsomina Polonaise et qui recouvre entièrement la sculpture est intéressante à noter : peut-être a-t-il voulu mettre en relief le caractère tragique de cette femme-enfant soumise à la brutalité de Zampano’ ? Elle marque aussi sa découverte de l’occident par le truchement de ce film « franciscain » La Strada de Fellini (Wrona comme beaucoup de Polonais est un fervent catholique). C’est en regardant, comme hypnotisé, la scène de rue où « la fille lunaire » observe fascinée le numéro périlleux du « fou-funambule »… c’est dans ce regard magnétisé, que vont naître les gestes du façonneur tendre et ému. En même temps – est-ce un hasard – Gelsomina semble toujours avoir été présente dans les visages des personnages qu’il a réalisés.
Les créatures de Wrona échappent au cadre artificiel de la galerie : elles ont leur place chez lui auprès de ses enfants où elles créent un univers silencieux, familier et affectueux .
Ces sculptures appartiennent au monde de l’enfance : un jeune garçon et sa sœur, serrés l’un contre l’autre pour mieux se protéger, leur chien assis à leurs pieds ou encore cette grande fille serrant une balle ou un fruit contre sa poitrine et son frère debout avec une petite valise à la main. On ne peut s’empêcher de penser à cet autre Polonais que fut Balthus et au monde juvénile (et pas seulement bien sûr) qu’il peignit ; aussi au sculpteur allemand Stephan Balkenhol dont le travail de sculpture reste très proche.
Les couleurs se présentent sous forme d’écailles, de rémanences comme si ces sculptures étaient très anciennes et qu’elles avaient perdu au fil du temps toute leur intégrité, leur éclat, leur intensité comme c’est le cas pour les fresques romanes par exemple. Les couleurs sont vives en général sauf pour Gelsomina dont la robe est d’un marron légèrement orangé. Reste le noir de jade des yeux de Gelsomina qui revêt un sentiment de tristesse inouï quasi hypnotique lorsqu’on regarde attentivement la sculpture.
Une question reste ouverte : pourquoi Wrona choisit-il des bois fendus ? Est-ce pour signifier une blessure ? Un pays d’abord meurtri par l’hitlérisme puis, opprimé par les soviétiques, un pays qui tout au long de son histoire a été « le gâteau » de l’Europe ?
Sculpter l’innocence de l’enfance avec un certain humour est peut-être pour Andrzej Wrona un moyen d’apaiser une Histoire trop lourde à porter.

https://www.kamilaregentgalerie.com

Gérard Ph. Viti
Décembre 2018