La Favorite est le nouveau film de Yorgos Lanthimos qui nous étonne une fois encore après The Lobster et la Mise à mort du cerf sacré.
Le film (magistralement construit du point de vue scénographique et musical) se passe en 1706 pendant la guerre entre l’Angleterre et la France.
C’est un film qui analyse, dans un style maniériste et grotesque, les jeux de pouvoir et les tentatives de s’enrichir chaque jour davantage pour devenir plus riches et influents en favorisant nos proches et les personnes qui servent nos intérêts.
Le réalisateur nous pose des questions : jusqu’à quel point la fin justifie-t-elle les moyens ? A quel moment, au contraire, devrait-on freiner notre désir de pouvoir ?
Est-ce qu’il est légitime de tout faire pour améliorer notre condition sociale et économique ? Si on ne le fait pas quelles en sont les conséquences ?
La reine Anna, personnage pivot du film, est profondément seule et profite de la soif de pouvoir des autres pour obtenir des attentions. Elle est le symbole d’une classe politique régressive et démentielle : nous voyons par exemple se multiplier des scènes où elle parle et joue avec ses lapins qu’elle chérit plus que le peuple de son royaume : de petits animaux à l’air candide qui sont comme des substituts de peluches pour enfants, et les seuls êtres avec lesquels elle entretient un rapport réellement affectif. D’autre part nous remarquons sa boulimie démesurée : elle se laisse aller à sa gloutonnerie en avalant quantité de gâteaux jusqu’à les vomir. Enfin cet univers grotesque qui enveloppe la figure de la reine nous est signifié par les images de décrépitude chronique de son physique. Son visage apparaît de plus en plus bouffi, rougi et déformé par toutes sortes de maladies. Ces images sont  amplifiées par des prises de vue déformantes qui courbent les espaces comme dans un miroir convexe, ce qui nous plonge dans une dimension presque ensorcelée où les objets semblent prendre vie, leur consistance se modifie en une mollesse organique. Le fondu enchaîné du dernier plan du film est révélateur d’une sorte d’assimilation démente entre l’humain et le bestial : il montre les visages de la reine et de sa complice en superposition avec les corps des lapins en gros plan, où les uns se dissolvent dans les autres. Image où finalement la blancheur du poil du lapin qui recouvre les visages humains est le signe d’un blanc de la pensée qui abolit toute capacité intellectuelle, et qui marque le désengagement définitif des personnages à assumer leurs rôles sociaux. C’est ce que les psychanalystes ont pu appeler « l’angoisse blanche ».
Les proches de la reine sont Lady Marlbourgh, sa fidèle conseillère et désormais la seule administratrice du Royaume, et sa cousine, une jeune fille déshonorée mais qui veut absolument ré-obtenir le prestige social et économique perdu et échapper à la pauvreté. Ce trio féminin envenimé s’autodétruit petit à petit étant donné que chacune des trois femmes est prête à trahir les autres pour arriver à ses fins. Lanthimos dépasse la traditionnelle dichotomie entre le personnage bon et mauvais et montre la complexité du système et la difficulté à prendre position, dans une réalité inquiétante où règne la loi du chacun pour soi. L’impossibilité dans laquelle nous sommes de reconnaître un personnage éthiquement intègre sur qui nous appuyer nous conduit à être envahis d’un sentiment d’angoisse. L’angoisse de ressentir une menace diffuse dont on n’identifie pas la source. Nous assistons aux manigances sans fin de personnages mesquins, qui agissent dans leur prison de cristal rendue fatalement impénétrable par une caméra qui écrase les perspectives, les rendant oppressantes et difformes. Au bout du compte, le spectateur ne sachant plus où chercher la cause de son malaise, finit par reconnaître qu’elle provient peut-être de sa mauvaise conscience à laquelle il ne peut plus se soustraire, parce qu’il se sent finalement proche des personnages qui lui font face : il ne parvient plus à réprimer la partie de soi la plus insensible, impitoyable, avide de pouvoir qu’il cherchait à tout prix à cacher aux yeux d’autrui.
La politique, la guerre, les émotions nous rappellent le monde dans lequel on vit actuellement. Le film est aussi un signal à la politique d’aujourd’hui à un niveau international et mondial, où il est difficile de prendre position parce que chacun se bat seulement pour prévaloir sur les autres, en oubliant l’intérêt collectif et la solidarité. Peut-être que les Latins avaient raison : homo homini lupus, ou bien Lanthimos nous demande d’ouvrir les yeux et de poser un regard critique sur nos systèmes politiques actuels.

Chiara Borsari
mars 2019