Goran Skofic IIe partie. Expo à la galerie Dix9, Paris, 3/5 – 16/6/2018.

 

 

Naguère s’est terminé à la galerie Dix9 le deuxième rendez-vous avec Goran Skofic, où l’artiste a présenté une série de travaux, vidéos ou photos, réunis sous le titre « Interruptions ». Une coloration plus conceptuelle par rapport à sa première intervention dans cette même galerie qui présentait une seule vidéo avec des personnages fantomatiques disparaissant dans la mer dans un décor de plage de sable, appelée à juste titre « On the Beach », dans un air plutôt grandes vacances et repos estival imminent. Avec ce deuxième volet on découvre l’étendue du travail de l’artiste qui a pour pivot ce qu’on pourrait appeler la valeur négative de son propre corps. Les mises en scène de sa démarche dans l’ensemble offrent à l’œil une économie de moyens extrême, dans des actions dont la répétitivité devient presque obsessionnelle. Voici quelques exemples : la vidéo Clapping (2008) : plan fixe sur un public de théâtre qui applaudit, montage en boucle. Les spectateurs sont tous identiques, habillés avec le même smoking, faisant tous le même geste : c’est qu’en fait il s’agit d’un seul et même spectateur (l’artiste) dont l’image est démultipliée indéfiniment. Cette démultiplication s’observe également dans la série de photos Parking Slot (2010) : là encore l’artiste et ses duplicata gisent parfaitement ordonnés et symétriques dans les rectangles correspondant aux emplacement pour les voitures dans des parkings vides. D’autres vidéos de la série Corpus (2008) fonctionnent sur un même principe qui consiste à filmer un groupe de personnages qui exécutent un même mouvement, dans un gymnase, ou sur une plage (cette fois en sortant de l’eau et se dirigeant vers la caméra). Quoi qu’il en soit ces groupements de corps s’effacent constamment dans l’anonymat. Dans la série des parkings le corps n’existe plus en tant qu’identité singulière, il est dépersonnalisé dans cette démultiplication du même, qui le fait apparaître, du fait de la mise en scène, comme un organisme dont la nature oscille entre l’organique et l’inorganique, entre l’homme et la voiture, tel un humanoïde machinisé. D’autre part, quand les corps sont en mouvement, cette légèreté leur légèreté apparaît néanmoins, pas dans un sens émotif, mais dans un sens substantiel, car on a l’impression qu’ils sont sans consistance, notre regard glisse sur ces figures diaphanes et nous assistons à cette sorte de mouvement perpétuel sans fin, sans rythme et donc abstrait. Dès lors le titre de cette exposition « Interruptions » peut se lire dans le sens d’un court-circuit, un processus qui échappe au contrôle et qui n’a ni de sens ni de forme et dans lequel le corps dévitalisé se déploie dans un automatisme postural perturbant. Ainsi ce que nous pouvons voir comme une négativation (André Green) du corps consiste dans cette perte de l’image de soi : un corps sans conscience, sans la réflexivité d’une construction logique d’une action menant à un but, qui opère sa propre disparition.

 

Pim Enveert, juillet 2018.