– Je vous coupe les cheveux et vous fais la barbe ? demanda le coiffeur en installant Mr Veneranda.

– Oui, dit Mr Veneranda, mais vous croyez que je peux garder mon chapeau ?

– Bien-sûr que non ! dit le coiffeur, si vous gardez votre chapeau comment vais-je faire pour vous couper les cheveux ?

– Alors vous ne coupez pas les cheveux aux gens qui portent un chapeau ? demanda Mr Veneranda .

– C’est impossible, dit le coiffeur, vous ne croyez pas ?

– Puisque c’est vous qui le dite, c’est sans doute vrai, dit Mr Veneranda en soupirant, je suis désolé car il y a si longtemps que je porte ce chapeau que je ne me sens ni de m’en débarrasser, ni de le vendre.

– Mais ce n’est pas nécessaire. Il suffit que vous le retiriez, vous le remettrez après.

– Alors si je retire mon chapeau, vous me coupez les cheveux et je le remets après ? dit Mr Veneranda

– C’est ça, dit le coiffeur.

– Et la barbe ? demanda Mr Veneranda, je dois aussi retirer mon chapeau pour la barbe ?

– Eh bien… Il vaudrait mieux, balbutia le coiffeur qui ne savait plus que dire.

– Alors si j’ai bien compris, dit Mr Veneranda, je retire mon chapeau, vous me coupez les cheveux, puis je remets mon chapeau, puis je le retire de nouveau et vous me faite la barbe et enfin je remets mon chapeau, c’est bien ça?

– Oui… mais enfin…

– Je regrette mais c’est trop de tralala, dit Mr Veneranda en se levant. Je croyais que c’était beaucoup plus simple. Là on en finit plus. Tant pis, ce sera pour une autre fois.

Et Mr Veneranda s’en alla en claquant la porte .

Carlo Manzoni
50 Malentendus avec Mr Veneranda
1966, Rizzoli editore
(republié chez Rizzoli Collana Bur en 1984, épuisé aujourd’hui et jamais traduit en français)
Traduit de l’italien par Gérard Viti
Mai 2018

Carlo Manzoni (1909-1975) , milanais, auteur de romans et de pièces de théâtre comiques, de 10 polars parodiques où il se moque des films policiers américains (la suspense del riso) Il a aussi travaillé pour la tv et la radio italiennes des années du Miracle Economique. Dans ” cinquanta scontri con il signor Veneranda ” il met en scène dans 50 situations différentes la logique de l’absurde. Il joue avec le pied de la lettre jusqu’au bout du rire et il nous livre à chaque fois de brefs récits au langage minimaliste et répétitif très dérangeants.