Biennale de Venise 2019, Collateral Events. Flavio Favelli à la Ca’ Rezzonico,
9.5 – 15.9.19.

Flavio Favelli propose une intervention in situ dans la Ca’ Rezzonico à Venise, opulent palais riche en fresques et abritant des collections d’art et d’objets de luxe du XVIIIe siècle. L’idée qui sous-tend toute la mise en scène de l’artiste est bien-sûr cette relation symbiotique avec la mémoire du lieu : toutes les œuvres, très espacées les unes des autres, pas plus d’une par salle, entretiennent un lien sémantique direct avec les collections permanentes du musée, allant de porcelaines raffinées, à des statuettes décoratives bucoliques ou d’apparat en terre cuite ou en marbre, ou encore à la vaste panoplie de mobiliers en bois sculpté et aux dorures abondantes. L’artiste s’est beaucoup servi de la forme du pilier. Ainsi dans la salle de l’argenterie nous voyons un pilier au centre réalisé avec des plateaux de métal brillant aux extrémités systématiquement déformées car courbées de force pour former une structure en parallélépipède. Cette forme en pilier se retrouve dans plusieurs salles. Citons l’exemple qui fonctionne par calembour visuel et linguistique entre les miroirs, les glaces, et le glaçage : un pilier fait de lamelles de fer-blanc issues de publicité de glaces Algida ou de gâteaux pâtissiers, ornés de chantilly, de fruits confits et de crèmes glacées aux reflets dorés, fait écho aux dorures d’époque. De même le cas plus classique d’une salle comprenant plusieurs miroirs dorés, qui pointent tous vers le pilier réalisé par un assemblage de miroirs semi-opaques et usés aux patines dorées.
Ainsi, acculé à se confronter à un passé écrasant, l’artiste crée des œuvres qui fonctionnent comme des déflecteurs, elles dévient notre attention vers leur contenant aussitôt qu’on les regarde. Sommes-nous face à un véritable mimétisme transparent ? Pas tout à fait car ces œuvres sont des hétéroclismes, elles fonctionnent par accumulation et par fragment, voire par cassure, puisque les objets qui composent le pilier sont modelés et comprimés pour respecter la forme parallélépipédique. Aussi les œuvres contemporaines s’offrent-elles comme des miroirs, mais des miroirs légèrement déformants, qui nous renvoient à la présence des objets du palais, mais en modifiant notre perception de ceux-ci. Ce reflet nous renvoie à la présence coercitive de notre patrimoine, à un passé figé, immuable et presque irréel demeurant sur des étagères derrière des vitres, témoin d’un luxe aseptisé d’une époque lointaine, mais qui dégage immanquablement cette aura de patrimoine historique, symbole de prestige politique et de raffinement esthétique. L’artiste lui-même bon gré mal gré se sent inquiété par un tel passé quand il exprime la difficulté à exposer dans des lieux aussi connotés incarnant des idéaux « d’art et d’histoire » face à quoi l’œuvre d’art contemporaine parait tellement « légère » (cit. de l’artiste). Face à ce « malaise de légèreté » dont les artistes contemporains se sentent envahis lorsqu’ils sont invités à exposer dans des hauts-lieux du patrimoine, l’artiste répond par des œuvres qui d’une part renvoient à la forme ancestrale du pilier hermaïque ici fonctionnant comme un marqueur de territoire qui entérine l’aura de sujétion émanée par les collections XVIIIe, en même temps qu’il signifie cette relation de contrainte engageant un travail artistique à respecter un ordre culturel prédéterminé. D’autre part ces œuvres tentent d’exorciser l’allure très digne de notre patrimoine par une ironie ouvertement pop, comme la colonne de « glaces » déjà évoquée, ou bien encore l’installation dans une petite salle sombre où des panneaux en néon lumineux de publicité pour parfums ou pour alcool, aux teintes éclatantes, singent la valeur fétichiste des petites statuettes précieuses enfermées dans les vitrines, théâtralement éclairées de l’intérieur, dans cette même salle sombre. C’est précisément cette « légèreté » de l’œuvre contemporaine qui permet de poser un regard critique sur la fossilisation de notre patrimoine dont la muséification semble parfois persécuter la création contemporaine, par sa présence trop encombrante.

Pim Enveert

septembre 2019