« Il en va de cette fracture, cette schize, entre l’œil et le regard qui régit toute la scène baroque, qui constitue son Opera fabulateur. Le miroir baroque est concave, le voir de biais, le monde en ruine : ces ruines qui jonchent le sol, le fragment hautement significatif, les décombres : voilà la matière la plus noble de la création baroque. Sa structure est une sorte de point d’inachèvement, de fuite, un léger déséquilibre qui en fait le charme et le pouvoir. Soudainement la structure flotte, comme si le visible devait accueillir la perturbation, le trouble, un principe d’incertitude. Le goût de la forme ouverte, illimitée et inachevée. En chaque monde nouveau de la vision, un nouveau contenu de l’univers se cristallise. Une forme au-delà de la forme, comme une forme qui remonte à sa propre préhistoire visuelle, à sa dynamique catastrophique. » (1)
Purs ornements ou fabulations eidétiques ? les deux certainement dans cet art étrangement fabulateur de l’artiste Chinoise Heidi Lau qui montre son travail au pavillon de Macao à la Biennale de Venise en cette année 2019. Les ornements sont du côté de la passion, des corps, entre stases du sentiment et chaos… le toucher sensuel du voir, la matérialité de l’argile vernissée exacerbée dans ses sourdes tonalités brunes opaques disjointes, archaïsme et lourdeur récipiendaires de temps obscurs, copulation zoomorphique de la fange intra humaine d’avec les anges et les dieux d’une planète oubliée…. Langage sans fin, métaphores à tous crins, la polyphonie des mots serait sans limites pour parler-dire-raconter les sculptures-céramiques, étranges pour le moins, de l’artiste chinoise Heidi Lau.
Mais jusqu’à quel point ne sommes-nous pas en fraude en parlant de ce travail de céramique ? lui coller une configuration baroque n’est-ce pas lui affliger une étiquette hâtive et erronée ? l’artiste ne veut-elle pas tout simplement nous duper et nous prendre pour des pigeons en mettant la gomme, comme on dit, en mettant en scène l’outrecuidante identité culturelle folklorique chinoise finalement assez passéiste (dragons, taoïsme, superstitions provinciales) pour nous faire gober en passant ces Chinoiseries argileuses d’un temps jadis.
Le premier regard que j’ai porté sur ces sculptures en céramique m’ont d’abord enthousiasmé par le fait d’être à contre-courant d’une rigidité tactique et contenue de pas mal d’œuvres exposées dans cette Biennale Vénitienne, aussi le baroquisme ressenti en premier était peut-être justifié. Mais avec du recul ce baroquisme entrevu comme valeur ajouté me dit que l’artiste ne l’a pas fait exprès, qu’elle a simplement répété son histoire chinoise sans la position critique que toute œuvre (et tout artiste) qui se respecte devrait avoir sur son histoire, son temps, sa destinée.

(1) Christine Buci-Glucksmann, la folie du voir, galilée (1986)

j.f. Yorobietchik

octobre 2019