Vingt-quatre ans (+ six) de la vie d’un musée

La référence littéraire à l’origine du titre d’une des expositions présentées en cette fin d’année 2018 et début d’année 2019 au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne aurait tout aussi bien pu être Alexandre Dumas plutôt que Stefan Zweig, à une petite décennie près puisque le musée fête son anniversaire et avec lui l’âge de la maturité. Cette célébration donne lieu à tout un panel de propositions qui nous offre de l’exposition un véritable inventaire, une typologie en quelque sorte.

Nous avons l’exposition de design, comme on a des expositions de photographies, de peintures ou de sculptures. Design et merveilleux De la nature de l’ornement. Le MAMC+ exposant dans le même temps ses collections à la Cité du design sous le titre L’ornement est un crime – clin d’œil amusé(ou hasard du moment) à celui de l’exposition du MAMCO Pattern, décoration & crime – décidemment Aldolf Loos est d’actualité.

L’exposition thématique – 24 heures de la vie d’une femme – allusion à l’écrivain autrichien mais aussi à l’action photographique de Journiac Vingt-quatre heure de la vie d’une femme ordinaire de 1974 qui hélas ne figure pas dans les collections du musée.

Une exposition chronologique et historique au déroulement plus classique, sur l’aile gauche du musée, De Monet à Soulages : Chemins de la modernité 1800-1980 qui rend compte comme l’exposition précédente de la richesse des collections du MAMC+.

Une exposition monographique, Damien Deroubaix,  et la première exposition d’un jeune artiste, Maxime Duveau.

 Toutes ces expositions n’ayant aucune autre articulation entre elles que l’occupation d’un même lieu conçu il y a trois décennies par l’architecte Didier Guichard, membre de la famille du fondateur des magasins Casino – Geoffroy Guichard, bien connu des initiés. Le Groupe Casino étant par ailleurs mécène du musée. Le bâtiment tire la leçon du modèle du supermarché pour ce qui est qui de faciliter le déplacement des œuvres et l’accès du public. Le lieu est de plain-pied et se prête facilement à une déambulation fluide et donc à la logique d’un parcours jouant le contraste ou la progression. C’est d’ailleurs bien de progression qu’il s’agit lorsque nous cheminons du lever au coucher du soleil dans les étapes qui rythment la journée et déploient les collections du MAMC+ dans les salles qui ceinturent l’espace central du musée consacré au design.

Le choix de la diversité dans cet ensemble d’expositions s’inscrit, pour ceux qui s’en souviennent, en pendant de l’exposition inaugurale, Les années décisives 1945-1953. Le parti était clairement alors de défricher la période pas si lointaine et pas encore historicisée de l’après-guerre. Elle inscrivait d’emblée la politique du musée dans une ligne de recherche et de construction de l’histoire récente de l’art non seulement dans ses liens avec le passé mais dans son inscription européenne si ce n’est internationale. L’enjeu était de montrer comment une époque troublée se répercute dans les formes artistiques et comment celles-ci témoignent de l’engagement des artistes et, plus que d’identités nationales, de mouvements culturels dépassant les frontières et les enjeux politiques. La volonté de témoigner d’une continuité par l’art au-delà même des fractures territoriales expliquait l’ambition des conservateurs à l’époque qui, ce faisant, travaillaient aussi sur leur propre histoire. Une période courte de 8 années était analysée et l’ensemble des salles du musée couvrait l’évènement.

Il est difficile d’imaginer qu’aujourd’hui, le choix effectué par le Musée d’art moderne de Saint-Etienne pour célébrer trois décennies d’activité ne soit pas manifeste d’une autre époque, la nôtre et donc d’un autre positionnement. A la tentative de synthèse et d’exhaustivité d’alors s’oppose l’affirmation de réalités juxtaposées. A la préoccupation historique succède le souci de la mise en exposition. Les œuvres ne traduisent plus l’Histoire, mais organisent d’abord un espace. Ce sont les différentes formes de la mise en exposition qui sont finalement montrées. Le choix de placer le mobilier de design au cœur du musée donne bien la clef de l’ensemble.

La quantité des œuvres installées  témoigne cependant de la richesse de cette collection et reflète l’engagement du musée toutes ces années du côté de l’art contemporain et du design – deux axes novateurs qui en ont fait un des plus importants musées de Province. Le nombre permet de découvrir ou redécouvrir avec plaisir certaines d’entre elles mais génère un éclectisme et parfois le sentiment diffus d’une instrumentalisation. L’ornement n’est plus un crime aujourd’hui, il est assumé. Et la question du décoratif rejoint peut-être celle de l’illustratif dans la subordination des œuvres au thème qui leur est imposé. D’une certaine manière l’œuvre est (enfin?) désacralisée ! Le risque reste que l’exposition comme objet autonome et signé n’ait pris le relais.

Claire Viallat

Février 2019