« J’appelle anamnèse l’action – mélange de jouissance et d’effort – que mène le sujet pour retrouver, sans l’agrandir ni le faire vibrer, une ténuité du souvenir : c’est le haïku lui-même. » (1)
Les dessins de l’artiste Aubin Chevallay (2), les peintures aussi mais dans une moindre mesure, quoique, seraient à classer selon moi dans la rubrique « haïku » tant leur dénuement et leur simplicité apparentes les font ressembler, dans leurs chimères et leurs figurations hâtives non compromettantes, à des devinettes. Est-ce toi chère Elise ?  La question de Roland Barthes à propos de la définition du sujet. L’identifier ? à quoi bon, sinon se satisfaire de conventions langagières… mais est-elle elle ? je m’assure de l’identité incertaine de cette personne, sait-on jamais ? la reconnaitrais-je ? ou me reconnaitra-t-elle ? Les dessins de l’artiste Aubin Chevallay, les peintures aussi mais dans une moindre mesure, quoique, seraient à classer selon moi dans la rubrique « identification » tant leur dénuement et leurs simplicité apparentes les font ressembler, dans leurs chimères et leurs figurations hâtives non compromettantes, à des devinettes : qui se cache derrière telle paire de jambe, tel morceau d’épaule, tel torse ? ici point de visages, que des fragments, des bouts de corps, des impromptus sans figures placés/tracés, là, au milieu de feuilles de papier blanc, un peu comme des croquis anatomiques, des esquisses.
Juste placés là pour la ténuité du souvenir comme le disait Barthes ? non, j’en doute fort !
Idem pour les peintures, aussi des fragments, des gros plans plus ou moins identifiables, des impromptus sans figures peints à la va vite mais avec « tempérament » sur des petites toiles découpées, hors châssis. Ici le geste qui peint est pressé, précis, on pourrait presque dire lyrique, impressionniste voire… la présence de l’absence du sujet représenté, ou l’inverse, l’absence du sujet dans la présence de la peinture.
Mais alors à qui appartiennent tous ces bouts de corps ? « Nous sommes hanté.e.s par des fantômes (…) Nos vies comme nos mémoires sont souvent modelés par des traumas (…) Notre histoire culturelle est amoncelée en petits tas et petits trous de temporalités. Nos désirs et nos modèles de références sont transhistoriques, pétris de récits incomplets et parfois fictifs (souvent effet de la transmission orale des histoires) » comme le souligne l’artiste-curatrice Virginie Jourdain. (3) « Nous voyons la vie par tronçons. Un tronçon s’arrête, un autre commence, mais on passe d’une période à l’autre, on découpe pour y voir plus clair, la vie serait trop grosse sinon. » (Fabrice Denys) (4)
Pour confectionner ses dessins, Aubin Chevallay utilise comme qui dirait un bottin mondain de modèles en tous genres, pris entres autres sur le Net, et tous ces bouts de corps fantomatiques appartiennent à ces modèles. Cette impossibilité finalement de reconstituer dans leur entier les corps (é) puisées sur le Net ? Corps furtifs, insaisissables, qui n’existent qu’un quart de seconde, quasi impossible à mémoriser, des corps tout juste bons à être réinventer, par fragments, notre culture du fragment, par trop de cadres, trop de bords, trop de barrières, trop d’enfermements, notre culture du raccourcis, du part-time, du non-lieu, du non-être. L’artiste sait tout ça fort bien, et avec un rien de nostalgie et de clairvoyance il avoue : « si j’avais eu un peu plus les moyens, j’aurais invité toutes mes modèles pour mon exposition, ça aurait été chouette de les voir toutes devant leurs toiles ou leurs dessins, pour la prochaine, surement ! Alors, en attendant, je remercie Nada Chaouachi, Lara Acosta, Millie Turley, Varvara Scivaleva, Chulita Lenia Lianet, Полина Панова, Yuliya Schirru, Elena Schirru, Julie Navarro, Alexandra Borysova, Alma Toledo, Françoise Minart, Magally Potter, Mathilde Chevallay, Bianca Tajuelo, Talitha Theron, Anna Stoyanova, Valeriia Yas, Valeriya Shkvarchuk, Dorra Ben Maati, Coralina Marroquín Soto, Anaëlle Manche, Elodie Bo, Leidy Johana Zapata, Yves Mulas et René Favre pour leurs photos. » Tout ces noms !  qui correspondent souvent aux titres des dessins et des peintures. Ces noms légèrement border-line empreins d’un tantinet d’exotisme ne sont-ils pas plus important finalement que les dessins/peintures auxquels ils se réfèrent ? d’une certaine façon ces noms passent avant, ils sont en eux-mêmes les dessins/peintures ! « Un nom est d’abord une image, il s’offre et soufre dans une image (…) un nom c’est une image qui fait retour, qui se ramène au présent, qui redevient présent, après un voyage d’entre les morts ! un nom c’est un simulacre qui se fait chair, c’est un spectre, un fantôme, un artefact, une image de façade qui se déploie dans une destinée, dans un intermédiaire spatio-temporel, repérable, jamais définitif » (5) comme des modèles invisibles qui chercheraient à exister, qui chercherait à s’incarner dans les replis fugaces d’un trait, d’une virgule, d’une appogiature-griffure colorée du geste répétitif de l’artiste, l’artiste Aubin Chevallay qui inlassablement se remet tous les jours à son ouvrage pour tenter de fixer les caprices envoutants de ses modèles qui disparaissent pas plus tôt le dos tourné.

 

(1) roland BARTHES par roland barthes, ed seuil, 1975

(2) exposition Galerie « La Salle » à la Librairie du Muratore, Evian les Bains, jusqu’au 4 janvier 2020

(3) https://www.virginiejourdain.com (aller sur Texte)

(4) Théatre des expositions #7, Académie de France à Rome, Villa Medici, 2016

(5) Marc Giloux, Anon, le sujet improbable, notations, etc. ed L’Harmattan, 2015

j.f. Yorobietchik

janvier 2020