On pourrait même parler de purification.
Un voyage obligé, un pèlerinage.
Kassel est à l’art contemporain ce que Lourdes est à la chrétienté, un lieu culte, incontournable, où tout artiste, au moins une fois dans sa vie, se doit de se rendre, pour se ressourcer avec ce que l’art, dans ses aléas téméraires les plus absolus et déroutant, nous offre et nous tend, telle une Sybille Delphique portant à la main une couronne d’épines symbole de la passion, le talisman sacré non révérencieux qui vient nous délivrer Le message entendu de l’art d’aujourd’hui dans ses oripeaux et ses dérobades et qui ne peut se découvrir qu’à Kassel et seulement à Kassel.
Mais oui, c’est un ravissement que de se retrouver là, devant le SSS (le Saint Sacrement Salutaire), « faire l’expérience d’un embryon d’instant esthétique… une sorte d’instant d’harmonie… auquel j’avais envie de goûter » dixit impressions de Kassel (Enrique Vila-Matas). Une responsabilité aussi, pour être à la hauteur, pouvoir discerner et comprendre ce que veut nous dire l’Organisation ! Car c’est bien là le problème : tous les 5 ans l’Organisation est différente, et le SSS change du tout au tout ! Pensez un peu, une Lourdes qui changerait de peau tous les 5 ans, une nouvelle image de la vierge, de nouveaux concepts, une nouvelle mystique…
Au-delà de l’idée de la délocalisation, de la dé-gentrification de l’art plutôt (la Grèce…) qui est le fil conducteur de cette Documenta 14, la présence d’artistes quasi inconnus et disparus accentuait le changement de peau de cette manifestation. L’absence quasi totale de stars me semblait être le leitmotiv sous-jacent par rapport à la Documenta 13.
Il est toujours fastidieux et délicat de privilégier tel ou tel artiste dans ce type de manifestation mais il est vrai que l’on est naturellement attiré par telle ou telle œuvre qui s’impose au moment même où on la regarde ! Simplement quelques impressions à chaud de travaux qui ont retenus mon attention : quel enchantement de découvrir les jeux de mots dans les œuvres de l’artiste André du Colombier (Halle) cette petite chose surtout, suspendue à un fil (littéralement), ces mots écrits à la va-vite : « modestie-compétence et efficacité », Untitled (n. d.), ou bien des artiste actuels comme Marie Cool/Fabio Balducci (Halle) avec des installations relatant de performances où le strict minimum mis en œuvre (scotch/mobilier trouvé sur place) nous montre avec intelligence et justesse ce que peut être un geste artistique aussi infime et minime soit-il, sans en passer par tout un apparat grandiloquent voire décadent qui peut laisser rêveur ça et là dans d’autres manifestations de ce genre… L’exemple de la scène du Palais Garnier de Paris reconstituée dans l’espace de la Halle avec son inclinaison originale de 5% par les artistes Annie Vigier/Franck Apertet reste une réflexion essentielle sur l’espace, leur travail questionnant les normes et les conventions qui régissent l’exposition et le spectacle vivant (merci monsieur Bal-Blanc, co-curateur de la Documenta 14, CAC Brétigny). On n’oubliera pas non plus les travaux du même acabit au Musée de la Sépulture, lieu incroyable où est inventoriée toute une panoplie de propositions sur la façon dont les morts à travers les siècles sont enterrés, on notera l’excellent parti-pris d’insérer des œuvres d’artistes de la Documenta dans ce musée (merci là encore monsieur Bal-Blanc) sachant, comme le dit Adorno que « les musées sont les sépultures familiales des œuvres d’art ».
J’ai été amusé et scotché par le titre « Pink Floor » de l’artiste chorégraphe chypriote Maria Hassabi, une simple moquette rose installée au sol dans une sorte de grand préau à la Neue Neue Gallery, avec la possibilité d’y performer ou non, à votre guise. Aussi le point de vente « Jugoexport » de l’artiste Serbe Irena Haiduk qui a réactualisé la production de chaussures yougoslaves pour femmes (1960-69) d’une résistance à toute épreuve pouvant être portées 9 heures sans se fatiguer…
La cerise sur le gâteau est l’installation légendaire et mémorable de Joseph Beuys à la Neue Gallery, « The Pack », la camionnette ww d’où sortent les fameux traineaux avec lampes et feutres, cette œuvre de 1969 a été installée ici en 1976. Fragile, il a été décidé de ne pas la déplacer lors de manifestations telle que la Documenta, qui s’en plaindrait ?

j.f. Yorobietchik

Août 2017