Exposition Le Greco au Grand Palais (16-10 / 10-02-2020) – le palais du glamour par excellence, où l’on peut assister tout à la fois aux mondanités de la Fiac, à la fashion week (on rendra hommage ici au mémorable “Chanel à la plage au Grand Palais” en 2018 où l’on avait recréé une plage tropicale où les modèles défilaient sur du sable fin), sans oublier bien-sûr la “plus grande patinoire du monde” qui s’y tient cet hiver, le Grand Palais abrite également des expositions de grande envergure sur des artistes de préférence marginaux, excentriques et légèrement tourmentés – Le Greco : il s’agit là d’un sujet parfait pour satisfaire nos velléités de transgression : la brochure ne manque pas de mettre en avant dans la présentation de l’expo de tels traits de la personnalité de l’artiste : ” On a fait de lui un fou, tantôt hérétique, tantôt mystique”.

Certes dès les premières salles les “audaces de la palette” de ce “génie inclassable et sauvage” sont patentes, comme dans ce portrait de Saint Luc qui constitue l’une des toiles les plus caractéristiques de l’exposition : le visage du saint est oblong, étiré tout en vertical et semble presque aplati par les tempes. Les yeux sont encore plus effrayants puisqu’ils sont dissymétriques, ils pointent dans deux directions différentes. On comprend ainsi ce que dit Picasso dans une lettre de 1966 : “qu’est-ce que tout le monde a de nos jours avec Velasquez ? Je préfère mille fois Greco. Lui était un vrai peintre !”. L’expo met bien en avant cette citation de Picasso en l’affichant sur l’un des murs du circuit pour bien marquer une filiation artistique entre ces deux grands maitres de la décomposition des formes. De même le parcours se conclue avec le grand tableau La vision de saint Jean venu du MET de New York, tableau peint peu avant sa mort en 1614, qui constitue le testament spirituel de l’artiste et où l’atmosphère hallucinée atteint son comble, les figures flottent dans un espace abstrait, leurs contours sont distendus et difformes, les corps sont sinueux et les coups de pinceau synthétiques. On sait de plus, au moins par l’audio-guide, que cette peinture influence notamment Cézanne dans la composition de ses Baigneuses. Voici donc un fil rouge tiré entre Greco et la modernité, une exposition qui entérine certes à juste titre le statut du Greco comme étant bel et bien un “prophète de la modernité” (brochure), tout en laissant en suspens le phénomène du statut de l’artiste aux yeux des spectateurs du XXIe siècle.

La question qui peut nous saisir en lisant le “discours autorisé” autour de l’expo est de savoir s’il est possible d’être un artiste reconnu sans en passer par une auratisation plongeant l’auteur dans une atmosphère de marginalité et de folie, constamment menacé par des jeux de pouvoir et de rivalités professionnelles : le texte sur l’exposition prend bien soin par exemple de faire allusion à l’exclusivité du marché de l’art dans la Venise du XVIe siècle et à la difficulté pour un jeune étranger nouveau venu de trouver une clientèle déjà accaparée par les grands maitres locaux, ou encore à sa personnalité parait-il “arrogante” qui dédaignait l’œuvre de Michel-Ange et qui lui a valu d’être chassé du palais Farnèse et du milieu artistique romain.
Le problème n’est pas dans ces informations en elles-mêmes, mais il surgit à partir du moment où celles-ci viennent suggérer une expérience de vie extraordinaire, une personnalité hors normes ayant bravé tous les dangers. Ainsi ce récit d’une lutte permanente pour l’affirmation et la reconnaissance de la part d’un génie incompris, non seulement ne nous parait que trop familier avec le monde de l’art aujourd’hui (les génies ne sont pas les seuls à devoir faire face à un milieu du travail bouché), mais finit par devenir une étape obligée dans le chemin vers la sacralisation de l’artiste dans le panthéon du glamour. Configuration institutionnelle très habile qui a su récupérer l’univers de l’art comme instrument de séduction, après l’avoir adapté à ses propres besoins de mythologies artistiques.

Pim Enveert

janvier 2020