Les limites, les frontières, les bords, les hors-jeux, les hors-champs ont souvent intéressé les artistes, et pour cause puisqu’ils sont, pour la plupart, rarement au centre de quelque chose, socialement parlant j’entends. Ils ne sont pas forcément convoqués pour réfléchir aux grands sujets de l’actualité, ou participer activement au bien-être du quotidien de nos sociétés. A vrai dire on ne sait pas très bien pourquoi. Ce n’est pas dans l’ordre des choses, comme si les choses pour exister devaient respecter un ordre ! Les urbanistes ou les architectes sont sollicités parfois, mais les artistes pas vraiment. Et pour exister, avoir une visibilité il leur faut bien souvent s’imposer, forcer les choses.
Le projet Teeter-Totter Wall en est un bel exemple et mérite d’être mentionné. Travail de frontière sur la frontière. A la fois ironique et politique. Le Design Museum de Londres a attribué le prestigieux premier prix Beazley Design of the year 2020 à ce Teeter-Totter Wall.
L’installation des artistes Ronald Raël et Virginia San Fratello consistait à positionner des balançoires, aux confins entre le Mexique et les Etats-Unis. De part et d’autre d’un mur, comme s’il s’agissait d’un jeu. Trois balançoires roses (à la mémoire des femmes martyres depuis 1990) étaient insérées dans les interstices du mur de séparation le plus traversé au monde entre le Mexique et les Etats-Unis (long de 1 100 km, le plus surveillé aussi par satellites et drones). L’œuvre réalisée en 2019, le 28 juillet, en collaboration avec le collectif Chopeke, de Juarez, a permis aux enfants (aux adultes aussi) d’El Paso au Texas et de Anapra au Mexique de jouer ensemble de part et d’autre du mur (en présence des soldats mexicains et américains) lieu symbolique des répercussions géographiques de la fracture politique entre les deux pays. « Ce qui se fait d’un côté, a un effet de l’autre côté, c’est le propre de la balançoire » disait l’artiste Raël à propos de Teeter-Totter Wall dans une interview à CNN en 2019. Le projet a demandé 10 années de travail (complexités administratives on peut imaginer), les balançoires sont restées en fonction pas plus de 30 minutes. « Ce travail est un acte de protestation », a déclaré Raël à PBS NewsHour. « Nous n’étions pas là pour énoncer des messages de résistance particuliers. Nous avons montré comment l’acte de jouer, l’acte d’engager cet endroit, était un acte de résistance pour dire que c’est notre place, et pour dénoncer la signification du mur et sa violence ».

Tout cela n’est pas sans rappeler le travail de l’artiste belge Francis Alÿs. Beaucoup de ses œuvres ont vu le jour lors de promenades à Mexico, où il vit depuis 1986. Voyager du Mexique aux États-Unis sans franchir la frontière en question semble être un exploit impossible. Dans Loop (1997), Alÿs a documenté les vols qu’il devait prendre pour se rendre à San Diego (États-Unis) depuis Tijuana (Mexique) sans franchir la frontière entre ces deux pays. (1)

On signalera l’autre prix Beazley Design du public décerné à Brick Arches : fabriquées à partir de briques ordinaires, ces petites structures ont été utilisées par les manifestants de Hong Kong du mouvement pro-démocratie comme barrages routiers pour ralentir les véhicules de police. Ces arches étaient appelées localement « mini-Stonehenge » ou « champs de batailles en briques ». Plus faciles à faire et plus difficiles à franchir que les barrages routiers ordinaires, ces arches de briques se sont généralisées lorsque les manifestations se sont intensifiées en novembre 2019.

Récemment d’autres artistes ont été primés dont le collectif féministe de Valparaíso (Chili) dénommé Lastesis, dans le but de manifester contre les violations des droits des femmes dans le cadre des manifestations de 2019 au Chili. En décembre 2020, la Commission chilienne des droits de l’homme leur a remis le prix Jaime Castillo Velasco avec une performance prêt-à-porter enregistrée en vidéo et diffusée sur les réseaux pour être rejouée (“un violador en tu camino”). Les organisatrices de chaque pays adoptent et adaptent les paroles de cette performance, en les traduisant et les modifiant pour accompagner leurs protestations et leurs revendications locales.

(1) « En 1995, l’artiste belge Francis Alÿs s’exposait sur une place de Mexico avec une pancarte : « Turista ». En 1997, il réalisait The Loop, ralliant Tijuana à San Diego par un tour du Pacifique. En 2001, il s’arrêtait de marcher pour regarder en l’air quelques minutes. Se revendiquant touriste professionnel, il n’a de cesse de questionner le monde à travers l’observation fine de son environnement, dont il rend compte par la métaphore ou la parabole. Figure exemplaire, il nous permet d’interroger l’habiter et, plus précisément, l’habiter en touriste, dans le champ de la création artistique contemporaine. À cette notion s’ajoute celle de résidence, très usitée dans le contexte artistique, qui est ici à questionner. L’artiste touriste-résident-habitant met en œuvre des manières d’être et d’agir autant poétiques que politiques et propose ainsi une certaine sagesse de l’habiter. » Pour en savoir plus, voir l’article de Pascale Riou dans  : https://journals.openedition.org/tourisme/2073?lang=en